Etre anti-fragile, c'est quoi ?

Mis à jour : 19 avr. 2020

C'est Nassim Nicholas Taleb, l'un des économistes les plus réputés au monde, qui en parle dans son livre « Antifragile, les bienfaits du désordre ». Le concept est différent de celui de résilience déjà évoqué, car il ne s'agit pas ici d'augmenter sa résistance au stress (bien que cela soit aussi utile), mais d'augmenter son énergie grâce au stress.


Il y développe ainsi un concept très contre-intuitif. Vous connaissiez la fragilité, le fait d’être affaibli par un événement stressant. Vous connaissiez aussi la résilience, le fait de rebondir favorablement à cet événement. Mais il y a fort à parier que vous n’avez jamais rencontré l’inverse : le fait de vous renforcer grâce à ce stress. L’anti-fragilité se propose d’y répondre. Elle permet à des personnes et des systèmes de s’améliorer sous l’effet d’un choc ou d’un stress.



Il nous donne des clés pour bénéficier des chocs, de la volatilité et de l’incertitude plutôt que d’être endommagé par ces derniers. Entre ordre et chaos, il est possible de prospérer dans un monde incertain et chaotique, comme en bourse, où certains spécialistes savent gagner de l'argent quand les cours baissent.


Les trois leçons suivantes expliquent ce qu'est être anti-fragile :


  1. Le fragile se casse sous l’effet d’un choc, l’anti-fragile s’en retrouve amélioré

  2. Cessez de vouloir contrôler vos fragilités, elles vous fragilisent à long terme

  3. Devenez anti-fragile en éliminant ce qui est faux


Leçon 1 : Le fragile se casse sous l’effet d’un choc, l’anti-fragile s’en retrouve amélioré


L’anti-fragile proposé par Nassim Taleb est l’opposé de la fragilité. Mais cela signifie aussi une posture différente de la robustesse :


  • Quelque chose de fragile se détériore sous l’effet des chocs et du temps.

  • Quelque chose de robuste est indifférent à son environnement. Il résiste aux chocs et au temps, ou se désagrège.

  • Un élément anti-fragile ne résiste pas aux chocs, mais les absorbe au contraire pour redonner une énergie comme un élastique, dans un processus d'amélioration continue en envisageant diverses options opérationnelles. Il profite des événements inattendus plutôt qu'il les réprime.


C’est notamment le cas de notre système immunitaire, qui apprend comment éliminer chaque nouveau microbe, puis garde cette information en mémoire pour mieux réagir lors de la prochaine attaque.


Les organisations sociales, les économies fonctionnent de la même manière : elles tendent à améliorer leur fonctionnement en réponse à des chocs importants.


Leçon 2 : Cessez de vouloir contrôler vos fragilités, elles vous fragilisent à long terme


Faites avec ce que vous avez sous la main. Ce sont les contraintes qui nous poussent à chercher des solutions optimales, souvent originales. Pensez aux start-ups, qui disruptent leur marché avec souvent moins de moyens que les entreprises traditionnelles.


En fait, reconnaître notre fragilité, s'y confronter avec les moyens du bord entretient notre capacité à profiter des chocs. Par exemple, c’est précisément parce qu’un enfant est confronté à des microbes que son système immunitaire va développer une capacité à les combattre. Mettre en place trop de protection contre la fragilité peut produire l’effet inverse de celui recherché. C’est le cas des antibiotiques, pris en trop grandes quantités, qui aboutissent à des bactéries encore plus résistantes (elles-mêmes bénéficiant de cet effet anti-fragile), ou encore de l’effet Streisand, phénomène médiatique au cours duquel la volonté d'empêcher la divulgation d'informations que l'on aimerait garder cachées, qu'il s'agisse de simples rumeurs ou de faits véridiques, déclenche le résultat inverse.


Pour remédier à ce piège, il faut introduire de la volatilité, du déséquilibre et du stress à un certain point, afin de révéler ce qui nous manque et conserver notre capacité à affronter les chocs, tel un athlète qui s’entraîne régulièrement pour améliorer son niveau, même lorsqu’il n’a pas de compétition.


C'est d'ailleurs ce que je fais dans mes cours ou dans mes séances de coaching, en poussant chacun à accepter un certain déséquilibre, qui paradoxalement, va les maintenir dans une pro-activité efficiente.


De même, je leur explique la différence entre un champion et un débutant de la façon suivante : ce n'est pas dans la somme des erreurs qu'il commet, mais surtout dans le fait que le champion les reconnaît plus vite et va être capable plus rapidement de les ajuster jusqu'à ce qu'elles ne soient plus perceptibles à l’œil nu d'un novice.


Malheureusement, dans nos sociétés ultra-compétitives, la fragilité n'est jamais revalorisée. D'ailleurs, le titre du livre peut prêter à équivoque. Nous la cachons souvent, au lieu de l'assumer et prenons donc trop de temps à nous rendre vraiment compte de nos erreurs. Pourtant ce n'est qu'en reconnaissant nos vulnérabilités que nous pouvons agir dessus pour ne pas être pris par surprise. Ce n'est pas en cherchant à être stable, que nous allons le devenir, mais en acceptant au contraire, le mouvement en soi fait de déséquilibre permanent, que nous intégrons pour qu'il se réajuste dans un certain axe.


Cela rejoint le concept d'affordance, utilisé dans le monde sportif, et dans les centres de préparation de sportifs de haut niveau, où les athlètes sont soumis à des difficultés les obligeant à aller chercher leurs ressources les plus profondes pour déceler leurs vulnérabilités éventuelles et chercher à les dépasser. A force, cela les amène à percevoir l'environnement, même difficile, comme des opportunités d'action (qu'on peut saisir, actualiser ou rejeter) en ayant confiance en leur perception de leurs propres capacités.


L'intérêt de l'appliquer pour quiconque est que plus une personne aura développé un répertoire de stratégie élevé (que ce soit mental, émotionnel ou moteur), plus sa perception de ses capacités maximales sera bien estimée.


Devenez anti-fragile en éliminant ce qui est faux


Beaucoup de croyances ne sont pas fiables. Nous devons revoir régulièrement nos modes mentaux, ce que nous prenons pour acquis. La méthode d’apprentissage la plus sûre est l’élimination de ce que l’on sait être faux.


En appliquant le modèle de Nassim Taleb, nous devons faire plus confiance aux connaissances négatives (ce qu'on connaît qui ne marche pas), qui apparaissent souvent plus solides que les connaissances positives (ce qu'on pense qui marche). Par exemple, il est plus facile de procéder par élimination (connaissance négative) pour savoir quel régime alimentaire nous permet de vraiment perdre du poids (connaissance positive).


Nous constatons souvent qu'il n'est pas facile de reconnaître quand nous faisons mal les choses, ou à l'inverse, certaines personnes sont de telles spécialistes, qu'elles pensent faire l'erreur avant d'avoir essayé, comme pour se dédouaner... C'est un système classique de protection de notre Ego, qui n'aime pas reconnaître ses erreurs et trouve toujours des justifications. Alors que le plus simple, comme je le dis souvent, est juste de se contenter de bien les observer, sans les juger, pour les corriger le plus tôt possible.


C'est un principe que nous appliquons sans cesse dans les arts martiaux. Nous nous forgeons par l'expérience et apprenons par nos faiblesses. Car nous savons qu'une faiblesse cachée est une faiblesse non résolue. C'est donc aussi la voie du « pardon » comme je l'indique dans mon livre, en reprenant les termes d'un aïkidoka, car nous devons sans cesse nous pardonner nos erreurs (dans le sens d'accueillir, les reconnaître sincèrement et pas avec une allégeance mal placée) pour progresser. De cette façon, c'est la connaissance négative qui prime, et une technique ne sera considérée comme bonne (connaissance positive) que tant qu'elle marche jusqu'à la démonstration du contraire... De même, par la répétition nous passons plus de temps à enlever ce qu'il y a en trop (mouvements superflus, tensions) pour trouver le geste juste.


Ainsi, nous pouvons davantage être confiant dans ce qui ne marche pas (et donc nous en débarrasser), que dans ce qui marche (parce qu’on ne peut pas vraiment savoir si c’est lié au hasard ou non, ou encore à des conditions très spécifiques). Cette approche s’appelle la « via negativa », ou l'art de la soustraction (retirer pour améliorer). C'est aussi pour les entreprises, l'approche « lean », qui s'est inspirée de l'approche japonaise « kaizen ». « Lean » veut dire « mince », car il s'agit d'enlever les tâches inutiles, sans valeur ajoutée, et non pas ajouter un mille-feuille permanent.


Antoine de St-Exupery, lui-même, disait : « La perfection est atteinte, non pas quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à enlever. »


En d'autres termes, On cherche toujours à en faire plus, plus rapidement, quand la meilleure option est souvent d’en faire moins.